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Et si l'agriculture sauvait l'Afrique?

Et si l'agriculture

Par Hervé Bichat
Publié par : Editions Quae
Site web: www.quae.com
2012, 160 pp, ISBN 978 2 75921 698 7, 16 €

Dans son essai au titre provocateur, Hervé Bichat témoigne de cinquante années passées au service des agricultures de l'Afrique de l'Ouest. Premier directeur général du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), avant de diriger l'Institut national de la recherche agronomique (INRA), puis la Direction générale de l'enseignement et de la recherche au ministère de l'Agriculture, il estime que l'agriculture est la meilleure stratégie pour lutter contre la pauvreté et tous les maux qui l'accompagnent en Afrique subsaharienne.

Depuis l'origine, explique-t-il, l'histoire de l'agriculture est celle d'une co-évolution des sociétés humaines, des systèmes agricoles et de leurs équipements sous la pression de l'évolution démographique. Et l'impact de la croissance démographique sur l'agriculture qui caractérise l'Afrique noire depuis soixante ans mérite tout à fait le qualificatif de «bombe» qui lui est souvent attribué. Mais l'histoire démontre aussi que, sans une agriculture dynamique, il n'y a pas de développement.

Dans un ouvrage organisé en deux parties principales, portant l'une sur la période 1960-2010 et les causes de la situation actuelle de l'Afrique subsaharienne, l'autre sur quelques problématiques agricoles africaines clefs, Hervé Bichat revient sur l'histoire de l'agriculture depuis les indépendances, et insiste sur le fait que la plupart des indicateurs étaient au vert en Afrique jusqu'au retour de périodes de grande sécheresse au début des années 1970.

« Si l'Asie, il y a cinquante ans, accumulait les désastres et les inquiétudes de la planète, elle est aujourd'hui devenue l'atelier du monde », estime Bichat. « En revanche, l'Afrique subsaharienne est au centre de toutes les préoccupations ».

La production agricole n'est pas parvenue à suivre la croissance démographique de l'Afrique, du coup la population agricole, représentant la majorité des habitants dans la plupart des pays encore, n'est pas capable d'assurer son autosuffisance alimentaire. Mais c'est la profonde dégradation des écosystèmes consécutive au développement excessif des agricultures itinérantes qui inquiète davantage l'agronome. « A l'évidence les populations devraient se tourner vers des systèmes d'exploitation plus durables, mais exigeant davantage de travail, et donc nécessitant un temps suffisant d'adaptation », s'inquiète l'auteur, qui estime qu'il faut donner du temps aux agricultures africaines pour s'inventer un futur et que toute politique sectorielle agricole doit s'inscrire dans une perspective de long terme.

En évoquant les faiblesses des structures en place, Bichat évoque aussi l'histoire particulière de l'Afrique subsaharienne, impénétrable aux voyageurs durant des siècles. « Au nord, des espaces désertiques de plus en plus arides; au sud, une barre côtière souvent infranchissable, sauf devant les estuaires; à l'intérieur, peu d'axes de pénétration naturelle à travers une forêt tropicale inhospitalière et insalubre », explique-t-il. Si les transports routiers se sont considérablement développés et que les liaisons informatiques par câble relient un nombre croissant de capitales africaines aux grands centres de ressources mondiaux, « la plupart des États africains sont des fétus de paille sur le marché mondial ». Ils ne peuvent mettre en place des régulations pour favoriser le développement de leurs propres activités économiques, ce qui affecte leurs ressources budgétaires. Selon Bichat, les espaces économiques africains se fragmentent à l'infini : il y aurait ainsi un péage routier tous les 14 kilomètres sur la route reliant Abidjan à Lagos, soit plus de 400 dollars par camion…

Le développement économique des pays africains est une priorité absolue pour assurer la sécurité et la paix dans le monde, estime l'auteur. Car comment peut-on s'intéresser aux problèmes de changements climatiques quand on gagne un ou deux dollars par jour et qu'il n'y a pas d'autres solutions pour se nourrir et satisfaire ses besoins énergétiques les plus pressants que de surexploiter les forêts qui se trouvent à proximité ?

Bichat revient également sur l'idée défendue actuellement par la Banque mondiale ou la FAO selon laquelle l'Afrique serait un 'géant agricole endormi'. Ils surestimeraient largement le potentiel des sols cultivables d'après lui, sachant que « souvent 30 % seulement d'un terroir villageois peuvent faire l'objet d'intensification culturale majeure ». Et de proposer deux pistes qui pourraient être explorées par la recherche agronomique, les cultures associées, dont la synergie peut conduire à des systèmes agricoles exigeant moins d'engrais minéraux et de pesticides tout en donnant des rendements corrects et les systèmes arborés, mieux adaptés aux conditions écologiques des régions tropicales humides et équatoriales.

Dans la deuxième partie de l'ouvrage, Hervé Bichat se penche longuement sur le rôle de l'Etat car affirme-t-il, « ou l'État est suffisamment fort pour assurer ces missions (services de vulgarisation, financement), et l'agriculture se développe, ou l'État est défaillant, et il n'y a pas de développement agricole car il n'y a pas d'autres solutions ». D'un autre côté, les services mis en place dans les projets de développement sont souvent très onéreux et leurs pas de temps, rarement supérieurs à cinq ans, sont beaucoup trop courts pour leur donner l'efficacité attendue, ajoute l'auteur.

Bichat revient aussi sur le livre de René Dumont 'L'Afrique noire est mal partie' qui, en 1962, alerta l'opinion publique sur les dérives inquiétantes qu'il observait en Afrique noire, derrière une situation alors globalement positive. « Si certaines propositions paraissent naïves, cela ne l'empêche pas de mettre le doigt sur trois des grands problèmes qui expliquent la situation actuelle de l'Afrique de l'Ouest et qu'à l'époque j'avais largement sous-estimés : la mauvaise gouvernance, l'impact de la croissance démographique et la balkanisation », souligne Bichat.

Selon l'auteur, et c'est l'une des préoccupations de l'ouvrage, on ne peut comprendre vraiment les dynamiques de l'agriculture en Afrique que si on prend en compte des échelles de temps et d'espace beaucoup plus grandes. Et c'est dans ce sens qu'il nous propose trois orientations à privilégier : redonner la priorité au long terme ; adapter les régimes fonciers à leur nouvel environnement agro écologique et social ; faire émerger des marchés régionaux.

Enfin, il est nécessaire de développer une vision africaine de l'agriculture, estime Hervé Bichat, d'autant plus que la diversité des climats devrait favoriser leurs complémentarités. « Dans toutes les grandes négociations internationales, l'Afrique ne peut défendre ses intérêts que si elle parle d'une seule voix », soutient l'auteur. « Il faut donc favoriser toutes les occasions de rencontres entre les populations et les professionnels des États africains », ajoute-t-il.

Somme d'informations présentées dans une perspective historique et des pistes intéressantes pour une agriculture en Afrique subsaharienne qui doit prendre en compte l'identité culturelle des multiples entités qui la composent, cet ouvrage est une réflexion positive sur la place de l'agriculture, qui restera longtemps et pour de nombreux pays, le moteur le plus solide du développement.

Date de publication: mai 2012

 

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