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Le manioc révolutionne l'économie agricole au Sud Soudan

Brasser la bière en remplaçant l'orge par de l'amidon de manioc, produit localement, a permis de créer un nouveau marché au Sud Soudan (© SABMiller, OneRedEye/Jason Alden)
Brasser la bière en remplaçant l'orge par de l'amidon de manioc, produit localement, a permis de créer un nouveau marché au Sud Soudan
© SABMiller, OneRedEye/Jason Alden

Située à deux heures de route de Djouba, la capitale du Sud-Soudan, l'école pratique d'agriculture Jujumbo semble être un partenaire improbable pour l'une des principales compagnies brassicoles d'Afrique. Et pourtant ce groupement bien organisé de 20 petits exploitants fait partie des 2.000 agriculteurs sud-soudanais qui à partir de juillet 2012 approvisionneront en manioc l'entreprise Southern Sudan Beverages Ltd (SSBL), membre de la branche sud-africaine du groupe brassicole SAB Miller. Si tout se passe bien, cette expérience démontrera que le secteur privé peut devenir un acteur clé dans le développement de la productivité des petits agriculteurs.

Brasser la bière en remplaçant l'orge, une céréale importée, par de l'amidon de manioc produit localement, a permis de créer un nouveau marché au Sud-Soudan pour une culture qui était traditionnellement considérée comme un plat de pauvre et une assurance contre la sécheresse. Toutefois, pour pouvoir en vendre à un prix élevé, il faut cultiver un produit de grande qualité qui rencontre les standards de l'industrie brassicole. Il est également nécessaire d'augmenter les rendements pour assurer un approvisionnement suffisant auprès de la SSBL, notamment en vue de satisfaire les visées d'expansion de l'entreprise en terme de capacité de production.

Heureusement pour ces agriculteurs, SABMiller a décidé d'investir pour obtenir la qualité de produit nécessaire à ses besoins : le groupe a ainsi fourni des plants génétiquement améliorés, des outils, de l'engrais et des pesticides à quatorze associations d'agriculteurs, et leur a garanti un débouché pour leurs productions. Les outils sont la propriété de la collectivité et peuvent être utilisés par tous les membres de l'association. Chaque association a également conclu un accord « semence pour semence » conformément auquel elle s'engage à fournir des plants à une autre association, en quantité égale à celle reçue.

Une équipe d'agriculteurs leaders pour encadrer la production du manioc

Un des défis à relever a été l'introduction de nouvelles techniques d'exploitation : de nombreux membres des associations étaient en effet méfiants à l'idée d'abandonner les méthodes traditionnelles. Dans la mesure où il faut assez bien de temps pour que les plants de manioc arrivent à maturité et puissent être récoltés, il a fallu préparer les agriculteurs à patienter presque une année avant de voir les premiers résultats de leurs efforts. La barrière de la langue ainsi que le faible niveau d'alphabétisation ont également rendu les choses plus compliquées, sans parler de l'aide limitée apportée au projet par les fonctionnaires publics en charge de l'agriculture.

FARM-Africa a formé une équipe de 15 leaders aux meilleures pratiques de production du manioc (© FARM-Africa)
FARM-Africa a formé une équipe de 15 leaders aux meilleures pratiques de production du manioc
© FARM-Africa

C'est l'ONG britannique FARM-Africa, dont l'activité est à l'origine de la conclusion du partenariat agriculteur-brasseur, qui a apporté l'aide nécessaire au développement du projet. Ce partenariat renforce le programme de culture du manioc de FARM-Africa, financé par le Fonds d'appui africain pour le développement de l'entreprise (AECF). L'ONG a sélectionné une équipe de 15 leaders parmi les agriculteurs et les a formés aux meilleures pratiques de production du manioc, et notamment l'utilisation de variétés résistantes aux maladies, la rotation des cultures, la gestion de cultures mixtes et de la fertilité du sol. Ces leaders forment maintenant à leur tour les quatorze associations d'agriculteurs mises sur pied et d'ores et déjà opérationnelles. Encadrés par les leaders, les membres des associations ont également pu étudier les nouvelles techniques sur des parcelles de démonstration. Environ 500 agriculteurs ont reçu à ce jour des boutures de manioc.

Des parcelles de démonstration, d'une surface approximative de 400m2, ont été créées dans chaque sous-comté de la zone couverte par le projet. Chaque parcelle est divisée en deux parties, l'une cultivée de manière traditionnelle et l'autre plantée avec les nouvelles variétés et exploitée selon les techniques recommandées. L'accent est mis sur le juste espacement et l'enlèvement régulier des mauvaises herbes. Les agriculteurs sont par ailleurs encouragés à essayer de nouvelles méthodes de plantation comme la plantation horizontale des tiges, qui favorise une germination plus rapide, ou encore l'enfoncement plus profond dans le sol pour protéger les tubercules de manioc des prédateurs.

Grâce à ce travail sur les nouvelles techniques effectué directement avec les associations, un suivi régulier de leurs champs et la mise en comparaison des différentes méthodes, les membres des associations ont dans leur grande majorité adopté des meilleures pratiques agricoles. « Le recours à des méthodes de culture améliorées nous permet d'utiliser moins de matériel de plantation », constate Emmanuel Kenyi, un des responsables de l'association d'agriculteurs de Mirikiyo.

Développer une approche commerciale

A côté de l'aide apportée aux associations d'agriculteurs pour augmenter la production de manioc, les responsables du projet de FARM-Africa ont également veillé au développement des compétences entrepreneuriales, financières et commerciales des agriculteurs, afin qu'ils puissent retirer les meilleurs prix de leurs récoltes. Les quatorze associations d'agriculteurs qui travaillent dans le cadre de ce projet se rencontrent désormais régulièrement et participent à des activités organisées en vue de renforcer leurs compétences, par exemple en comptabilité et tenue de registres. La communication qui s'installe entre les associations constitue par ailleurs un forum utile pour l'échange d'informations sur les dangers qui peuvent menacer les cultures de manioc, tels que l'engorgement des sols ou les attaques de termites.

Les premiers achats de manioc pour le brassage de la White Bull par la SSBL sont programmés pour bientôt (© SABMiller, OneRedEye/Jason Alden)
Les premiers achats de manioc pour le brassage de la White Bull par la SSBL sont programmés pour bientôt
© SABMiller, OneRedEye/Jason Alden

Créer une valeur ajoutée aux récoltes est l'étape suivante vers laquelle ces anciens agriculteurs de subsistances espèrent pouvoir se diriger, pour développer une approche plus commerciale de leur activité. L'objectif de la SSBL à ce jour n'est pas que d'acheter des tubercules de manioc frais aux associations : l'entreprise est également intéressée à leur donner un accès à des infrastructures de transformation qui permettront de sécher les récoltes et en faire des chips ou de la farine. Tous les surplus non achetés par la brasserie pourront ainsi être transformés et vendus, localement et à un meilleur prix, aux industries alimentaires ou aux sociétés de nourriture pour bétail.

Les premières ventes de tubercules à la brasserie sont programmées pour la seconde moitié de cette année 2012. Au moment de la rédaction de cet article, un accord sur le prix d'achat n'a pas encore été finalisé. Selon les estimations initiales, le revenu annuel des agriculteurs participants devrait passer de 300 à 500 US$ par demi-hectare de manioc, et ce grâce à l'amélioration de la qualité et de la quantité des récoltes, et à l'augmentation de leur prix de vente. Stephanie Wachira, responsable de projet pour FARM-Africa, reconnaît qu'il n'est pas facile d'introduire des normes commerciales de production au sein d'une communauté d'agriculteurs de subsistance, qui plus est dans le plus jeune pays d'Afrique. Malgré cette difficulté, elle garde l'espoir : « La longue période de guerre a rendu les paysans hésitants à investir dans l'agriculture », dit-elle, « mais maintenant qu'ils commencent à voir les bénéfices, en terme de revenus et de sécurité alimentaire, on peut s'attendre à ce que les choses évoluent ».

Date de publication: mai 2012

 

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