Police de caractères: petite normale grande

 

 

Simon Levine

Selon Simon Levine, la famine dans la Corne de l'Afrique aurait pu être évitée (© ODI)
Selon Simon Levine, la famine dans la Corne de l'Afrique aurait pu être évitée
© ODI

La famine n'est pas une catastrophe naturelle, nous sommes tous responsables

Simon Levine, chargé de recherche à l'Institut pour le Développement Outre-Mer (ODI, Londres), est convaincu que la famine qui sévit actuellement dans la Corne de l'Afrique aurait pu être évitée. Pour prévenir les famines, il plaide en faveur de la mise en place de politiques pro-pastorales et d'une réforme du système humanitaire. Sans ces mesures, Levine estime que la sécheresse continuera de décimer populations et bétail à intervalles réguliers.

La famine dans la Corne de l'Afrique est perçue comme une conséquence inévitable de la sécheresse, « la pire depuis 60 ans ». Mais cette famine aurait pu être évitée, et la présenter comme une catastrophe naturelle n'aide en rien, de même que notre obstination à attendre que la crise atteigne son apogée avant d'intervenir. Bien que l'on ait disserté à maintes reprises sur la façon d'éviter les famines, nous n'apprenons pas.

Le conflit en Somalie est clairement une des causes de cette famine, mais la région est régulièrement en proie à des crises humanitaires même si elles n'atteignent pas toujours le niveau de la famine. Pour briser le cercle vicieux des crises dans les zones arides d'Afrique, deux choses doivent se produire : la communauté internationale doit soutenir des politiques pro-pastorales, et nous devons rendre notre système humanitaire efficace et responsable. La première mesure nécessite une meilleure compréhension des systèmes d'élevage nomades et de leur importance : le pastoralisme doit être vu comme une solution, pas comme un problème.

On cherche également des solutions techniques, mais le problème est beaucoup plus profond et politique. Par exemple, il est courant pour les instances gouvernementales ou les ONG d'avoir des projets de réensemencement de pâturages appauvris. Mais ces organisations ne comprennent pas pourquoi les pâturages sont appauvris et surexploités, ceci étant une question de mobilité. Il est essentiel de développer en premier lieu une stratégie globale de soutien aux systèmes pastoraux avant de chercher des solutions techniques particulières.

Les populations des zones arides sont confinées et marginalisées

Les politiques pro-pastorales doivent établir que le pastoralisme est la meilleure solution dans les zones arides. Décideurs et bailleurs de fond doivent comprendre comment les nomades se déplacent, pourquoi et quand, et comment nous pouvons intervenir pour améliorer leur situation. Garantir la mobilité des éleveurs dans le pays est fondamental ; une mobilité transfrontalière est hautement recommandée, mais certes plus difficile à concrétiser. L'éducation est une autre question clé : il s'agit de faire en sorte que les jeunes des communautés pastorales qui quittent l'école puissent trouver un travail, gagner de l'argent et en envoyer à leur famille. Mais les populations pastorales souffrent aussi d'une forte marginalisation politique. Le ministre ougandais en charge des zones de pâturages a récemment décrit le pastoralisme comme un fléau social, et ce point de vue n'est malheureusement pas exceptionnel.

Les bailleurs de fonds internationaux doivent supporter des programmes qui intègrent le respect du nomadisme et des droits sur les terres de pâturage. Cela suppose toutefois une concertation. Par exemple, un bailleur peut disposer d'un budget pour soutenir les pasteurs et un autre pour améliorer l'accès à l'eau. Si le budget pour l'eau est investi dans la construction d'implantations sur des pâturages, cela pourra d'un côté améliorer l'accès à l'eau, mais de l'autre empêcher les pasteurs d'accéder aux réserves de pâturage dont ils dépendent.

Prendre et assumer ses responsabilités

Note système d'aide humanitaire doit également être réformé. Par exemple, les systèmes d'alerte précoce tirent la sonnette d'alarme mais ne déclenchent pas d'action précoce. Les bulletins d'alerte à la sécheresse ou à une famine imminente peuvent être d'une clarté limpide, il n'y a toutefois personne qui soit 'suffisamment' responsable pour lancer la réponse humanitaire requise. Au bout du compte, ce sont les gouvernements nationaux qui sont responsables du bien-être de leur population, mais dans la plupart des cas, ils ne font simplement pas assez pour garantir une réponse humanitaire adéquate pour protéger la vie et les moyens de subsistance de leurs citoyens.

Notre système humanitaire se met également en branle en réponse à de mauvais signaux. Pour le moment, notre mécanisme est comme une alarme incendie qui se déclenche seulement quand la température a atteint 200 degrés. Or, nos alarmes devraient retentir aux premières fumées, de sorte que nous puissions prendre les décisions nécessaires. Nous disposons de toutes les informations voulues pour prévoir quand les problèmes surgiront : nous savons quelles récoltes ont lieu quels mois, si elles dépendent de telle ou telle pluie, et nous savons dans quelle mesure ces récoltes contribuent aux revenus et à l'alimentation des populations. Nous connaissons également les conséquences d'une absence de pluie. Si nous décidons de monter un centre de lutte contre la malnutrition, par exemple, nous devons poser la première pierre trois mois avant que le centre ne soit utilisé afin qu'il soit prêt à temps. C'est tellement évident que nous ne le faisons pas.

Une réponse tardive coûte des vies et de l'argent

Les bailleurs de fonds justifient le fait qu'avant toute intervention, ils attendent que la crise devienne réellement concrète, afin de garantir la meilleure utilisation possible de fonds limités, mais ce raisonnement est illogique. Premièrement, les biens que les populations perdent pendant les situations de crise sont énormes : en terme de perte de bétail, ce sont des centaines de milliers de dollars qui disparaissent chaque jour. Deuxièmement, l'économie est énorme si l'on agit rapidement. Traiter un enfant souffrant de malnutrition sévère coûte des centaines de livres. Nourrir un enfant pour prévenir la malnutrition coûte seulement quelques livres, et maintenir les chèvres en vie, source de lait et de revenus, revient souvent encore moins cher.

Troisièmement, ce qui est fourni au titre d'aide humanitaire pendant une crise est en fait nécessaire quoi qu'il arrive. Les services vétérinaires et la vaccination des enfants contre les maladies comme la rougeole sont des services de base que les gouvernements devraient fournir indépendamment de toute urgence. Enfin, disposer d'un plan d'action, identifier à l'avance des approvisionnements en nourriture, et négocier au niveau local de sorte que les choses puissent être mises en route rapidement si et quand il y a lieu, sont toutes des actions qui coûtent peu mais améliorent les interventions d'urgence.

Actuellement, il n'y a ni prise de responsabilité, ni responsabilité assumée. A la fin de la journée, personne ne rend de comptes. Personne ne perdra son travail suite à cette famine. Comment alors responsabiliser le système lorsque l'on est face à une multitude d'organisations, n'ayant pas les mêmes mandats et les mêmes priorités, et relevant de différentes entités politiques ? Tout cela est très complexe mais tant que nous n'aurons pas trouvé une solution à ce problème, on s'écriera « c'est reparti » tous les trois ans.

Date de publication: septembre 2011

 

The New Agriculturist is a WRENmedia production.

Ce site web utilise des cookies pour améliorer votre navigation. En continuant de le parcourir, vous marquez votre accord sur le fait que nous ayons recours aux cookies.
J'accepte
Pour en savoir plus